[Interview] André Olbrich de Blind Guardian raconte Legacy Of The Dark Lands

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En septembre dernier nous avons pu nous entretenir avec André Olbrich, guitariste et principal compositeur de Blind Guardian, à propos de l’album le plus attendu de l’histoire du groupe : Legacy Of The Dark Lands, leur fameux album orchestral sur lequel ils travaillent depuis 1996 ! On a pu discuter avec lui de ce projet pharaonesque ainsi que du futur du groupe.

Pozzo Live : Bonjour André, ça va ?

André Olbrich : Bien et toi ?

PL : Je vais très bien aussi ! Votre nouvel album, Legacy Of The Dark Lands, sortira début novembre. Que représente pour vous la sortie d’un projet aussi énorme ?

André : Pour moi c’est très enthousiasmant. On a travaillé si longtemps sur cet album et finir un tel projet est en quelques sortes un soulagement, et je suis très excité car ce n’est pas de la musique typique de Blind Guardian. Je suis très curieux de comment les fans vont y réagir ! C’est quelque chose qui vient vraiment de nos cœurs, c’est de la musique qu’on a adoré créer. On voulait le faire, on l’a fait pour nous, en gros (rires) ! J’espère qu’au moins quelques uns de nos fans vont l’apprécier aussi !

PL : Cela fait 23 ans que vous travaillez sur cet album, comment compose-t-on quelque chose d’aussi énorme et autant sur le long terme ?

André : Eh bien ça a commencé quand on était sur les sessions de Nightfall (On Middle Earth, nldr). Hansi (Kürsch, chanteur du groupe, ndlr) et moi étions d’accord de faire un concept album à propos de Tolkien, et la Terre du Millieu. Donc j’ai écrit des chansons qui entrent encore plus profond dans le monde fantastique de Tolkien. Et je pensais qu’avec des instruments d’orchestre je pourrais faire quelque chose un peu comme une bande son de fantasy très intense. Donc j’ai composé la première chanson avec Hansi et ça rendait tellement bien parce qu’il chantait très différemment ! J’aimais beaucoup ces mélodies vocales, qui étaient complètement différentes de ce qu’on avait pour Blind Guardian jusque là. Il essayait de chanter avec les voix des différents personnages, et ça rendait tellement bien que je lui ai dit « wow cette chanson est géniale ! C’est incroyable ! » Et en quelques sortes, ce serait dommage de n’avoir qu’une ou deux chansons comme ça. J’aimais l’idée de vraiment faire grandir ce truc et en faire un album complet, et il y a eu des discussions parce qu’on était en voyage constant comme toujours, et Hansi, ça a pris du temps de le convaincre de mettre ces chansons de côté et de ne pas les mettre sur l’album Nightfall. Donc c’était d’où venait l’idée et on a réussi à continuer à écrire plus de chansons comme ça.

PL : Donc ça a commencé comme un album concept sur le monde de Tolkien, mais vous avez changé ensuite pour travailler avec Markus Heitz (auteur de The Dark Lands, ndlr) ?

André : Oui ! Et la raison pour ça, c’est que quand on a commencé ces idées en 1996 probablement, les films Tolkien n’existaient pas encore. Il n’y avait pas de films Le Seigneur Des Anneaux et tout ça. C’était plus underground, les livres c’était plus pour les nerds, et c’est tout. Puis c’est devenu mainstream avec les films, et soudainement TOUT LE MONDE connaissait Le Seigneur Des Anneaux. On était pas très à l’aise à l’idée de faire notre projet orchestral dans ce monde, tout d’abord parce qu’il y aurait beaucoup de soucis de copyrights, et deuxièmement parce que ça pourrait donner le sentiment qu’on veut faire partie de ce grand succès. Et on n’en a pas besoin. On tient tous seuls sur nos pieds, si tu vois ce que je veux dire (rires). La musique est si forte on n’a pas besoin d’être la cinquième roue du Seigneur Des Anneaux ! Donc on a pensé : « Ok faisons notre propre truc, trouvons notre propre histoire et construisons notre propre univers ». Et Hansi avait l’idée d’amener un très bon auteur, et il a longtemps cherché, puis il a eu l’idée d’amener Markus Heitz. Il m’a parlé du livre appelé « The Dwarves » qui a eu beaucoup de succès en Allemagne, avec plus d’un millions d’exemplaires vendus. Et Hansi a dit qu’il aimait beaucoup son style d’écriture, qu’il se démarquait des autres nouveaux auteurs. De la nouvelle génération d’auteurs. Et quand j’ai accepté il l’a contacté, et il se trouvait que Markus Heitz écoutais du Blind Guardian étant jeune ! Donc il était immédiatement enthousiaste sur le projet, et quand on lui a fait écouter les premières chansons, les demo tapes, il l’était encore plus ! Il a dit oui, il acceptait d’écrire une histoire pour nous. Ensuite il a commencé à travailler sur des concepts avec Hansi, et ils travaillaient vraiment main dans la main parce que la musique était déjà là, et on avait besoin de quelque chose qui irait avec les émotions transmises par la musique. Donc la dynamique devait être construite autour de passages de l’histoire. Donc ils ont réfléchi ensemble à des concepts regroupant toutes ces émotions. Et au final, Markus écrivait pour accompagner la musique qu’il entendait. Ce qui était une bonne chose. La musique n’était bien sûr pas terminée. Markus a donc écrit le livre, qui était la préquelle, le début de l’univers, et à partir de là Hansi pouvait écrire plus pour ses paroles.

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PL : Quand s’est fait ce partenariat avec Markus ?

André : Plus ou moins il y a 5 ou 6 ans. Je ne me souviens pas exactement, mais on avait déjà de bonnes démos, et les premiers enregistrements de l’orchestre étaient en cours. Peut-être depuis 2012, 2013. Mais je ne suis pas exactement sûr. Ils ont eu beaucoup de temps pour tout préparer. Notre première idée était de sortir le projet orchestral en 2017, mais pour différentes raisons il a été retardé encore et encore, et nous y voilà (rires) !

PL : Ce n’est pas difficile après avoir travaillé aussi longtemps sur un projet de dire « voilà, je l’ai terminé » ?

André : On a pris si longtemps parce qu’on voulait vraiment que tout soit parfait. Et on n’aurait pas sorti l’album maintenant si on n’avait pas le sentiment que c’était parfait. Mais on l’a ! On a enfin le sentiment que c’est exactement ce qu’on voulait que ça soit. Le mix rend bien, le mastering rend bien, à chaque fois que je l’écoute il sonne très bien. Le dernier truc manquant c’était les narrateurs qu’on a ajouté pour amener plus d’histoire. C’est le même concept que ce qu’on avait sur Nightfall (On The Middle Earth, ndlr), pour amener les histoires au milieu. Ils sont dits par des narrateurs vraiment géniaux, avec des voix que vous connaissez déjà de l’album Nightfall, et c’est génial. Ça rend très bien et ça a vraiment l’approche d’un concept album. Et si tu veux, tu peux aller très profond dedans car la musique est très complexe, et l’histoire est très complexe aussi. Ça te guide à travers l’oeuvre comme à travers un film et tu écoutes la soundtrack. Tu crées les images en l’écoutant, tu vois les images devant tes yeux et c’est ce qu’on voulait faire, créer une musique visuelle.

PL : En parlant de visuels, pourrais-tu nous parler un peu de la couverture de l’album ?

André : Pour la couverture d’album, on avait beaucoup d’idées mais quand on a vu cet artwork, on en est immédiatement tombés amoureux. C’était pas exactement fait pour notre histoire au départ, mais c’était fait un peu avant. Mais disons qu’on l’a pas mal améliorer par rapport à ce qu’on avait au départ. Et avec Hansi on était tous les deux amoureux de cet artwork, et on a contacté l’artiste et demandé si on pourrait amener des éléments de notre histoire. C’était seulement une couverture simple et maintenant c’est trois fois plus grand ! On y a amené les éléments d’histoire pour le rattacher à celle-ci, mais le mec au centre était là, dirons-nous. Tu connais la couverture ? En entier ou juste celle « standard » ?

PL : J’ai vu la standard, avec le personnage au centre.

André : Ok ! Alors, ça continue à gauche et à droite. C’est beaucoup plus grand. Donc Hansi a apporté les détails de l’histoire et maintenant ça correspond parfaitement ! Mais je ne peux pas vraiment expliquer la scène, parce que c’est le boulot d’Hansi, il est à fond dans les paroles et dans les détails de l’histoire (rires) ! Mais comme tu peux le voir, c’est un champ de bataille et je crois qu’au centre c’est Nicolas, le personnage principal, et c’est pas le mec le plus sympa au monde je pense (rires) !

PL : J’ai hâte de voir la version complète alors (rires) !

André : Ouais ! La version complète est encore mieux !

PL : Du coup chronologiquement, quelles ont été les premières chansons et les dernières à être composées ?

André : La première chanson qu’on a écrite était je crois This Storm, qui sera le single qu’on sortira dans deux semaines (l’interview a lieu le 22 septembre 2019, ndlr). Aussi composé très tôt, on avait le premier morceau, War Feeds War qui était le deuxième, et Dark Clouds Rising et The Underworld qui étaient aussi composés très tôt. On peut dire que le début de l’album c’est les trucs plus vieux, et la dernière chanson, Beyond The Wall, est la dernière qu’on a écrite. Celle-là, on l’a finie en 2017. C’était la dernière, et toutes les autres chansons on les a écrites au rythme d’une ou deux par saison. Une saison de Blind Guardian c’est quatre ans. Donc dans chaque période d’écriture, on avait le temps pour un ou deux morceaux, on pourrait dire. Et il y a toujours certaines chansons qui n’ont pas fini sur l’album. On a écrit plus que ce qu’il y a réellement.

PL : D’ailleurs, est-ce que certaines de ces chansons restantes ont fini sur d’autres albums de Blind Guardian ?

André : Comme tu le sais, Harvester Of Souls était sur le dernier album, Beyond The Red Mirror, mais l’histoire de cette chanson est que je l’avais écrite pour l’album orchestral, et quand elle était finie, Hansi et moi pensions qu’il n’allait pas avec les autres chansons orchestrales. C’était si différent de l’ambiance, qu’on a pensé « peut-être que ce n’est pas assez fantasy, essayons d’en faire une chanson heavy » et je l’ai transposée en chanson metal, et elle a fini sur Beyond The Red Mirror. Plus tard, je pense après qu’on soit revenus de tournée, on a écouté tous les morceaux orchestraux à nouveau pour travailler dessus, puis on a réécouté Harvester Of Souls, et on s’est tout de suite regardés et on s’est dit « pourquoi on l’a sortie de l’album orchestral ? Elle est géniale ! » (rires). Et la version orchestrale est si géniale, pourquoi on l’a sortie ? Et on s’est dit « tu sais quoi ? On la remet. Ce n’est pas grave qu’elle soit sur l’album précédent, c’est même cool qu’il y ait un lien avec le monde metal aussi ». Et maintenant, les gens peuvent voir la différence entre un morceau metal et un morceau orchestral parce qu’ils ont les deux versions. On avait aussi initialement écrit Wheel Of Time pour l’album orchestral ! Puis on avait vraiment besoin d’une chanson (rires) on avait tellement besoin de gagner du temps pour cet album que j’ai dit « OK je vais la convertir en morceau metal » ! Ensuite on a ce morceau de metal épique qui est sympa aussi !

PL : Pensez-vous adapter l’album sur scène avec des acteurs un peu comme un opéra ?

André : On pense encore à des concepts. Dans le futur proche, et par proche je veux dire dans un an ou plus, on aura un seul événement pour l’amener sur scène. Parce que c’est très difficile d’amener un orchestre complet en tournée, c’est juste trop cher. Donc on va faire un gros événement dans un gros endroit et essayer de le faire vraiment parfait, avec beaucoup de chanteurs, et un énorme orchestre. Plus tard je ne sais pas. Bien sûr ça pourrait être fait avec plus de chanteurs, mais c’est impossible pour Hansi de tout chanter en un soir, il en mourrait ! Je pense qu’il faudrait au moins trois ou quatre chanteurs, et ça serait cool d’avoir les différents personnages. En plus il faut une chorale complète parce qu’il y a beaucoup de chorales d’orchestre dans l’album, et il faut vraiment cette approche orchestrale. Donc oui, on pense à différents concepts pour l’amener sur scène, mais d’abord on se concentre sur un événement.

PL : Quelles sont les différences entre composer pour un groupe et composer pour un orchestre ?

André : Pour moi ça signifie avoir en quelques sortes plus d’options et plus de possibilités quand j’écris pour un orchestre, parce que quand je suis dans un groupe de metal, je suis limité à quatre instruments. Je suis très concentré sur la guitare bien sûr, on peut dire que Blind Guardian c’est de la musique très orientée vers la guitare. Mais tu as déjà entendu tous les riffs de guitare un million de fois. C’est très difficile de créer quelque chose qui sonne vraiment nouveau. Et bien sûr j’essaie et je trouve de nouvelles idées pour Blind Guardian, bien sûr. Mais je pense que c’est plus limité. Et quand je suis avec l’orchestre j’ai un nouveau monde qui s’offre à moi ! J’ai 80 instruments différents que je peux utiliser ! Et je peux faire des arrangements et assembler les instruments sans avoir de limite, tu vois ? Je peux vraiment trouver de nouveaux sons que tu n’as jamais entendu avant, et puisque je compose beaucoup dans mon style personnel, et que je m’en fiche de la technique ou des gammes etc. , je trouve vraiment de nouveaux sons. Je pense que c’est ce qui le rend si intéressant !

PL : Pensez-vous que ça a aussi fait évoluer votre manière de jouer de la guitare ?

André : Non je ne pense pas. Mais ma manière de composer dans un groupe de metal s’est améliorée avec ça. Parce que sans faire ces expérimentations je n’aurais pas écrit une chanson comme And Then There Was Silence, ou Wheel Of Time. Toutes les chansons épiques de Blind Guardian sont basées sur cette connaissance avec l’orchestre. J’ai même une meilleure compréhension des dynamiques, je peux construire une chanson et garder l’intérêt ou créer l’intérêt jusqu’à la fin. C’est quelque chose qui est, dans une « simple » chanson metal, pas toujours là. certains groupes ont juste le vers, pont, refrain, tu vois. Trois fois, c’est tout, et rien de spectaculaire. Mais dans une composition d’orchestre, tu ne travailles pas avec cette partie chorus, ce « refrain » (en français dans le texte, ndlr). Tu construis juste quelque chose. Et cette manière de penser, pour moi, ce n’est pas aussi commercial. C’est un monde ouvert et je l’apprécie vraiment. Tu as la liberté de faire tous les virages que tu veux.

PL : On a pu vous voir au Hellfest en 2016, pensez-vous qu’on vous y reverra bientôt, pour peut-être jouer des chansons de Legacy Of The Dark Lands ?

André : Je ne pense pas qu’on jouerait des chansons de Legacy Of The Dark Lands lors d’un set normal de Blind Guardian. On ferait un spectacle entier avec un orchestre complet ou rien. Parce qu’on veut le faire parfaitement, et parfaitement ça veut dire 80 musiciens. Pour un ou deux morceaux, on ne peut pas engager 80 musiciens pour venir (rires) ça serait dingue ! On est dingue mais pas à ce point ! On jouera au Hellfest bien sûr, mais nos plans sont comme ça : on est en plein dans l’écriture de l’album metal maintenant, le plan est de commencer la production au début de l’année prochaine, on prendra comme toujours un an en studio pour le finir, donc vous pouvez vous attendre à nous voir en live en 2021 ! 2020 sera une année de production, et 2021 on fera une tournée mondiale complète.

PL : Qu’est-ce qui vous inspire pour le nouvel album metal ?

André : Eh bien après avoir fait autant de truc épiques, c’était vraiment sympa de refaire du speed metal et du power metal (rires) ! J’aime beaucoup mélanger les mondes, et faire des choses différentes. C’est ennuyeux de faire la même chose tout le temps ! Oui, ça fait plaisir d’écrire à nouveau des chansons de Blind Guardian, et travailler avec Hansi est toujours fun, on est une équipe très créative. C’est ce qui nous garde envie depuis plus de 30 ans. On aime beaucoup faire ce que l’on fait, et on a hâte de faire une nouvelle tournée ! Donc on travaille dur pour finir cet album (rires) !

PL : On a hâte d’entendre ça ! Enfin dernière question, qui aimeriez-vous que l’on interviewe ensuite ?

André : Oh ! Interviewer ensuite… OK ! Eh bien, question difficile, je ne sais pas qui vous avez interviewé avant donc je ne sais pas ! En Europe il y a un groupe qu’on sous-estime et que j’aime beaucoup, surtout leur premier album, c’est Saving Abel ! Et ça les aiderait peut-être de faire une interview avec vous !

PL : Merci beaucoup pour cette interview ! On se voit sur votre prochaine tournée alors ! 

André : Merci à vous aussi, c’était sympa ! A bientôt !