Première soirée au Théâtre de la Mer pour cette édition des 10 ans, et le cadre fait toujours son petit effet : les gradins face à la Méditerranée, le soleil qui tombe doucement derrière la scène, et DJ Dépose qui chauffe les platines en host de luxe. 


Puissance Nord

Marseille, décidément le fil rouge de cette édition. Fahar et As, c’est plus de trente ans de rap indé depuis la Busserine et Les Oliviers, quartiers nord de la cité phocéenne dont ils portent le nom et les couleurs — racines comoriennes revendiquées en prime, et une trajectoire entièrement construite loin des paillettes du star system. De « Quartier Nord-Mal » à « Évasion » (sur lequel défilent Jul, Soprano, Alonzo et un certain Rat Luciano qu’on recroisera ici même samedi : la boucle est bouclée), le duo a traversé toutes les époques sans jamais lâcher sa ligne. Et sur scène, la réputation n’est pas usurpée : l’énergie est phénoménale, les backs fusent, et le Théâtre — qui commence sérieusement à se remplir — prend sa première vraie secousse de la soirée. Allez poncer la mixtape « Tout Prendre » si vous voulez comprendre d’où vient la légende.


La Fondation

Si le Demi Fest devait se résumer à un seul booking cette année, ce serait peut-être celui-là. La Fondation, c’est un collectif né à Clermont-Ferrand d’un atelier d’écriture monté dans une structure d’accueil pour personnes en grande précarité ; des textes forgés par la rue, l’exil et les parcours cabossés, portés aujourd’hui par un groupe devenu mixte et multigénérationnel. Et le parrain de l’aventure, c’est… Demi Portion lui-même, qui les a accueillis en résidence ici à Sète et qui pose sur leur album « Accueil de jour » aux côtés de L’Hexaler et d’un certain PetitCopek — qu’on croisait d’ailleurs sur cette même scène en 2023. Alors forcément, les voir défendre ces morceaux au Théâtre de la Mer, un soir des 10 ans, ca dépasse largement le cadre du concert : c’est la démonstration en direct que le rap peut encore être un outil d’émancipation. C’est brut, c’est sincère, c’est bourré d’espoir ; et on met au défi quiconque dans les gradins de rester insensible. Le projet de Demi-P dans ce qu’il a de plus beau.


Veust

Sur le papier, le CV impose le respect : la Zaïne à Vallauris, l’écurie La Cosca d’IAM aux côtés des Chiens de Paille d’un certain Sako (qu’on retrouve dimanche — tout est décidément lié cette semaine), des collaborations avec Akhenaton et Oxmo Puccino, et ce timbre reconnaissable entre mille qui traverse le rap du Sud-Est depuis plus de vingt-cinq ans. Sur scène, la première partie du set déroule dans un registre posé, tout en textes et en voix, fidèle à ce rap d’artisan qui s’apprécie l’oreille tendue. Puis, à mi-parcours, le set change de registre : Gak déboule — torse nu, bandana sur le crâne, barbe poivre et sel et lion tatoué sur le cœur. Fidèle de la D’en Bas Fondation, le label que Veust a justement monté pour fédérer les artistes de sa région, le bonhomme attrape deux micros, descend au milieu du public et harangue les gradins du premier au dernier rang, énergie communicative à l’appui. Visiblement complices, les deux terminent en communion avec le Théâtre. Comme quoi, la famille, ca sert aussi à ça.


Intouchable

Là, on commence à parler aux ancien·nes. Dry et Demon One, c’est le 94 des années 2000, l’entourage Mafia K’1 Fry, une époque où le rap de rue français posait des fondations sur lesquelles tout le monde marche encore. Les voir réunis sur la scène du Théâtre de la Mer a un vrai goût de madeleine, et le public — qui a visiblement révisé — donne de la voix sur chaque classique. C’est court, trop court évidemment ; mais c’est la règle du jeu au Demi et on la connaît : ici on vient chercher des moments, pas des shows de deux heures.


Rocca

Franchement, quel plaisir. Rocca c’est La Cliqua, c’est Entre deux mondes, c’est ce flow franco-colombien unique qui a marqué toute la fin des années 90 ; et c’est surtout un artiste qu’on voit trop rarement dans le coin. Le set navigue entre classiques d’époque et morceaux plus récents avec une précision technique qui n’a pas bougé d’un centimètre en presque trois décennies. Les puristes sont aux anges, les autres prennent une leçon : allez écouter Entre deux mondes si ce n’est pas déjà fait, c’est un devoir civique.


Seth Gueko

Changement d’ambiance radical avec le Titi Parisien et ses punchlines au marteau-piqueur. On sait exactement ce qu’on vient chercher avec Seth : de la formule qui claque, du second degré assumé et une générosité de tous les instants avec le public. Et on est servi·es : ca vanne entre les morceaux, ca invite, ca improvise ; le Théâtre de la Mer se transforme en immense comptoir de bistrot et on adore ça. Pas le set le plus subtil du weekend, mais très probablement l’un des plus kiffants.


2L

Et puis il y a eu 2L. On va être direct : c’est notre coup de cœur de la soirée, et peut-être bien de la semaine. Programmer une rappeuse de 23 ans en avant-dernière position, entre Seth Gueko et JoeyStarr, un soir des 10 ans : il fallait oser, et il fallait surtout avoir raison — ce fut le cas sur toute la ligne. La parisienne, violoniste formée au conservatoire qui dégaine son violon électrique en plein set (si si), trimballe un rap personnel et engagé, anticapitaliste et féministe, porté par une plume et une présence qui écrasent tranquillement son âge. Révélée au grand public par Nouvelle École et adoubée par la Scred Connexion — et on sait ce que ce genre de parrainage veut dire par ici — elle a retourné le Théâtre de la Mer méthodiquement, morceau après morceau, jusqu’à mettre tout le monde d’accord : les puristes, les curieux·ses, et nous les premier·es. « La bonne nouvelle du rap français », titrait France Culture cet hiver ; on n’a franchement rien à ajouter, si ce n’est : allez tout écouter, et retenez bien ce blaz.


JoeyStarr + Tuco Gandamn & Naughty J

Y’a des phrases comme ça qui sonnent bizarres, épisode 3 : « JoeyStarr joue au Théâtre de la Mer, à Sète, dans le festival de Demi Portion ». Huit ans après avoir vu le Suprême passer du côté de Gignac, revoilà le Jaguar, cette fois accompagné de Tuco Gandamn & Naughty J pour un show qui mêle son répertoire et l’énergie brute qu’on lui connaît. Alors oui, on ne va pas se mentir : c’est parfois bordélique, l’homme reste imprévisible et c’est précisément ce qui fait qu’on ne peut pas le lâcher des yeux. Quand les premières mesures des classiques de NTM déboulent face à la Méditerranée, c’est tout le Théâtre qui explose, toutes générations confondues. Un moment d’anniversaire à la hauteur de l’événement.

On repart dans la nuit sétoise avec les oreilles qui sifflent et le sourire aux lèvres, en se disant que cette formule « légendes + pépites » n’a décidément rien perdu de sa magie en 10 ans. Et demain, c’est peut-être bien notre affiche préférée de la semaine : Hugo TSR, les X-Men, Don Choa, Kacem Wapalek… On ne va pas beaucoup dormir, mais c’est pour la bonne cause.

Rédaction : Mélanie

Photos : David Vacher

Vous allez aimer !