Avec un nouvel album dans les cartons dont on pourra se délecter à partir du 27 mars, c’est en pleins préparatif que Myrath a accepté de répondre à nos questions !

TOURNée EN VUE

Pozzo Live : Bon déjà première question : comment allez-vous ?

Kévin et Morgan : Ca va ! Un peu fatigués : on est en pleine préparation de la sortie de notre nouvel album Wilderness of Mirrors. Et tu sais comment ça se passe, il faut organiser la tournée, les interviews, la visibilité sur les réseaux. On ne chôme pas.

L’annonce de la tournée aura lieu sous peu et il faut organiser toutes les dates, dont plusieurs auront lieu en France.

Pozzo Live : Ok ! Sur les dates déjà annoncées, j’avais pu voir qu’il n’y en avait pas de prévu en France.

Kévin : Si, si ! Sur les nouvelles dates que l’on va dévoiler prochainement, il y en aura plusieurs en France.

Pozzo Live : Une date pour cette annonce prochaine ou pas encore ?

Kévin : Oui. Si tout se passe bien, cela devrait avoir lieu lundi prochain.

Texte et Tristesse

Pozzo Live : Noté ! Bon, on a déjà pu avoir quelques extraits de ce nouvel album Wilderness of Mirrors, notamment Soul of My Soul, Until The End et The Funeral.
The Funeral, d’ailleurs, assez surprenante avec la partie Swahili. D’où vient l’inspiration pour ce titre ?

Kévin : Ca vient de… Très loin. L’histoire du morceau a quatre ans. C’est un morceau qu’on voulait sortir sur Karma mais il n’était pas fini. Alors on a continué à la travailler.

Ca parle du décès de la femme d’un de mes amis qui est morte du cancer ; on voulait rendre un hommage. Au début, assez naïvement, on s’est dit qu’un morceau sombre soutiendrait le propos. Mais au final, ça ne faisait pas de sens de faire ça. La manière la plus pertinente de rendre cet hommage était de créer cette dualité avec des accords majeures qu’on peut retrouver dans certaines parties de l’Afrique. L’Afrique est un grand continent et tu peux retrouver des manières différentes de célébrer la mort. Célébration qui est une sorte de manière d’éteindre le chagrin de manière différente des sociétés occidentales.

Il a fallu s’approprier la construction d’un morceau avec des influences africaines. Ca a pris beaucoup de temps parce qu’il fallait avoir le ton juste. Ca n’a pas été facile du tout : à tel point qu’on était pas satisfait du résultat quelques mois avant  de sortir Karma et on a décidé de continuer à travailler dessus : remanier certaines parties, en renforcer d’autres, faire en sorte que la musique soit lisible. Ca a été un vrai challenge de mélanger un style africain swahili et du métal. Ca s’est fait un peu dans la souffrance. Mais l’idée était d’être un petit peu meilleur musicien que l’on était avant la composition de ce morceau là. Et c’est quelque chose qui nous motive d’album en album.

Ce qui nous motive, c’est de devenir un petit peu meilleur musicien d’album en album et d’apprendre à être meilleur que la fois dernière.

Pozzo Live : Honnêtement, le résultat est vraiment super cool. Et c’est vrai que Myrath était déjà un groupe qui avait tendance à mélanger les genres mais avec cet apport culturel d’Afrique plus profonde, c’est incroyable. A côté de cela, explique-moi la génèse car les trois singles Soul of My Soul, Until The End et The Funeral qu’on peut retrouver sont complètement différents…

Kévin : Ce que je peux dire, c’est que dans l’intégralité, tu retrouveras un tronc commun. En écoutant l’album du début jusqu’à la fin, on te donnera une meilleure vision de l’unité qu’il peut y avoir entre les morceaux. L’unité principale, ce sont les textes. Ce qui nous a dirigé, c’est le besoin d’écrire sur des thèmes précis et la musique qui en a suivi n’est que la résultante des couleurs qu’on voulait mettre dans les morceaux.

En tout cas, ma conception de la composition est plutôt simple. J’appréhende la composition comme un peintre pourrait appréhender un tableau, c’est à dire avec des outils à disposition. Et chaque instrument est un outil puisqu’il va permettre d’amener une émotion différente. Un choeur est un outil, un violon est un outil, un saz est un outil, un darbouka est un outil. Et du coup, si tu as des émotions qui sont hétéroclites, tu vas utiliser le bon outil. Ca fait peint. La différence entre ces trois morceaux n’est pas une expression de dispersion mais c’est le fait d’utiliser les bons outils. Pour être au plus juste des émotions qu’on veut provoquer. 

Pozzo Live : Tu parlais d’un tronc commun. J’ai vu dans une précédente interview que vous aviez fait ce nouvel album Wilderness of Mirrors sur le thème de la perte, du chagrin et de la souffrance. Est-ce que c’est donc ce thème dont tu me parles ou est-ce qu’il y a autre chose ?

Kévin : Ce sont des thèmes qui sont revenus souvent, même dans les anciens albums de Myrath. On est un peu tous dépressifs à notre manière. Si on ne l’était pas, on ne serait pas musiciens. On a des choses à dire en tout cas.

Ce qui différencie cet album des autres, c’est la manière dont on le fait essaie d’être la plus honnête et la plus introspective possible. Je pense notamment au morceau The Clown à prendre littéralement au premier degré puisque c’est l’histoire de notre chanteur qui explique les difficulté qu’il a eu et qu’il a encore à vaincre la dépression et les addictions. Il se considère comme un clown sur scène avec parfois son enveloppe corporelle mais son esprit qui n’est pas toujours là. Avec la dure retombée dans les coulisses après les concerts, le retour à une certaine réalité. Il a voulu l’exprimer avec des mots qui ne laissent aucun sous entendu et aucune interprétation.

Et c’est dans ce sens-là qu’on dit que l’album est introspectif, honnête puisque que maintenant, on  n’a plus trop peur de dire ce qu’on pense. Les thèmes sont directs sans ambiguité.

On a souffert nous aussi beaucoup même si c’est moins vrai aujourd’hui de discrimination, notamment au début de la carrière du groupe. Et on a surement vécu des choses que d’autres groupes n’ont pas forcément vécu. C’est quelque chose qui nous a marqué. Il y a toujours ces thèmes de résilience qui reviennent. Des thèmes sombres avec une lumière qui est là et qu’on attend. Parce que si elle n’était pas là, on aurait arrêté la musique depuis longtemps. C’est notre ADN qui a fait ces thèmes similaires parce qu’on voulait parler de ça.

Pozzo Live : Myrath est un groupe qui a toujours composé avec les tripes. Quand on écoute votre musique ou qu’on vous voit en concert, c’est ce qui en ressort, à plutôt parler des soucis qui vous traversent l’esprit plus que d’essayer de dépeindre un univers tout beau et tout mignon.

Kévin :  On entend souvent ça de la musique métal d’ailleurs. De manière mainstream, il est pensé que la musique métal est faite pour l’amusement. Mais c’est aussi un exutoire. On essaie aussi d’amuser de part l’aspect positif qu’il peut y avoir dans la construction de nos morceaux. Mais sans oublier le message derrière.

MELANGE CULTUREL

Pozzo Live : J’ai vu que vous aviez un titre baptisé Enfants du Soleil. Est-ce que vous auriez enfin fait un titre en français ? C’était un choix personnel ?

Kévin : En partie en français, oui. On souffre beaucoup d’écrire en anglais parce que quand ce n’est pas la langue native, pour trouver les mots justes : c’est compliqué. Un travail pour la justesse des mots, de l’intention. C’est très compliqué, ça prend beaucoup de temps. Et c’est infiniment plus simple dans ta langue native.

J’ai coécrit le texte avec Zaher et j’en ai écrit une partie française. C’est beaucoup plus simple pour moi d’avoir le mot juste. Encore une fois, une intention exprimée au premier degré avec une chorale. De vrais enfants, qui chantent à la première personne, parce que le thème voulait ça et faisait sens. C’est la chorale de St Rémi de Provence, une chorale d’enfants fantastique qui habite à 500m de chez moi. Ca a été fait très localement avec l’approbation des parents bien entendu. Ce sont des enfants entre 8 et 13 ans qui ont déjà une sacré oreille et bagage musicaux. Il ne leur manquait plus que la rigueur et la découverte de ce qu’était une véritable session studio avec les répétitions, de réenregistrer plusieurs fois. Ils ont quand même, je pense, passé un bon moment. On a essayé de pas trop les brusquer et même si le travail était intense, je suis vraiment content du résultat.

Je parlais tout à l’heure d’outils que chaque instrument amenait, l’outil vocal d’un enfant par sa naiveté et sa simplicité permet de véhiculer des émotions qui sont nouvelles et c’est absolument fantastique. J’en garde un souvenir exceptionnel d’avoir enregistré cette chorale.

Pozzo Live : Pour le coup, par rapport à votre style musical et votre expérience passée, ça a du être totalement différent pour vous.

Kévin : Complètement. Je voulais vraiment du français pour ce titre.

Pozzo Live : Justement ! La question a surement déjà été posé mais le fait de chanter en anglais, c’était intentionnel parce que la musique dans une autre langue que l’anglais perce moins bien ou y a-t-il une autre raison ?

Kévin : Je pense que malheureusement, certains groupes se disent qu’il vaut mieux chanter en anglais parce que c’est universel. On chante en anglais pour s’assurer qu’un maximum de personnes vont comprendre le message. C’est clair !

Myrath n’a pas la prétention de faire du Shakespeare mais on a celle d’avoir des messages suffisamment précis pour qu’ils puissent être compris. Et la manière la plus facile pour nous de se faire comprendre au plus grand nombre est de le faire dans une langue qui est internationale. Ca nous a laissé des libertés encore une fois, avec la texture du chant français avec le placement de la voix, de la voute palatine. Le Wolof ou le Swahili sont aussi d’autres façons de présenter les chose qui apportent tout autant de couleurs qu’on a ajouté à la palette qu’on a eu à disposition pour créer de nouveau types d’émotion.

Pozzo Live : Dans ces cas-là, comment faites-vous pour vous approprier toutes ces palettes ? Parce que mine de rien, au début vous étiez principalement sur la palette du franco-tunisien avec de l’anglais, mixé avec les sonorités du métal, les musiques traditionnelles tunisiennes etc. De proche en proche, vous rajoutez le wolof, le swahili ou d’autres styles. Comment est-ce qu’on s’approprie cette culture musicale ou linguistique tout en restant harmonieux?

Kévin : C’est une démarche qui n’a pas grand chose à voir avec le talent. Pour moi, cela a à voir avec le travail.

En tant que musicien, on se rend compte que le chemin est long pour être un musicien accompli. On creuse, on essaie de comprendre, des fois on ne comprend pas. On écoute beaucoup de musique aussi ! Forcément !

Y a une musique qu’on voudrait intégrer depuis longtemps mais nous ne sommes pas prêts. C’est la musique indienne avec toutes ses spécificités. On va commencer par les pattern rythmiques parce qu’on aura jamais la prétention de maîtriser. Ou alors il faudrait qu’à un moment donné, on parte en Inde et qu’on s’enferme deux ou trois ans pour être vraiment plongés avec un professeur ou quelqu’un de renom pour nous éduquer. En attendant, on le fait par nous même en écoutant de la musique du monde. Je n’écoute pas de métal à titre personnel. Mais genre zéro de chez zéro.

J’écoute énormément de musique de films, j’adore les compositeurs comme John Williams qui ont apporté beaucoup. J’écoute de la musique du monde, j’écoute du gnaoua. J’adore les rythmes marocains, j’adore la musique africaine, j’adore la musique indienne.

J’avais découvert quelque part et j’ai un peu creusé la musique brésilienne par Angra quand j’étais plus jeune. J’ai écouté beaucoup de métal parce qu’enfin en sortant du conservatoire, j’ai pu me dire qu’il était possible en temps que musicien classique, parce que j’ai commencé par le classique, m’exprimer sur scène autrement. J’ai découvert le métal avec Angra, mon premier concert c’était au Moulin, je devais avoir quatorze ans. Et là, j’ai découvert que c’était possible de mélanger la musique classique et le métal mais pas seulement parce qu’eux intègrent de la batucada, des pattern rythmiques brésiliens et je m’y suis intéressé à ce moment-là.

C’est un travail de tous les jours, d’essayer de découvrir, d’essayer de comprendre. La musique cubaine qui est absolument fantastique. Le chemin est long en temps que musicien.

ReadyForProg 2022

Pozzo Live : Tu aimes bien les musiques de films et musiques du monde. Les autres membres du groupe sont comme toi ou chacun à son style préféré ?

Kévin : Chacun a son style. Sans dire que les autres musiciens sont plus conventionnels dans l’approche métal, le guitariste Malek, est un grand fan des standards du métal des années 80. Il serait plus Megadeath, Ozzy et ce genre de trucs. Tu le retrouves dans les gros riffs de Malek quand il s’énerve un peu. Sur Wilderness of Mirrors, Malek a fait un titre mais sinon, l’album a été composé en majorité par Zaher et moi-même. Donc il va être mécaniquement plus sur mes influences. Même si à la fin, quand les musiciens amènent leur expertise, vu que ce sont des musiciens de talent et que je respecte beaucoup, ils vont amener une composante qui va venir transformer et humaniser le morceau même si l’idée de base va venir d’une influence qui est la mienne plus portée sur les musiques de film mais aussi les compositeurs français des années 80 comme William Sheller ou Véronique Sanson que j’admire beaucoup. Voilà, c’est ce mélange d’un peu tout qui va faire la personnalité du groupe aujourd’hui. 

DES GOûts et des couleurs

Pozzo Live : Qui dit goûts musicaux, dit aussi goûts artistiques. Parle-moi de la pochette de l’album. Qu’est-ce qui a motivé le rendu de cette pochette d’album aussi jolie ?

Kévin : D’abord, voyons le nom de l’album : Wilderness of Mirrors. C’est un nom qu’on a emprunté, nous ne l’avons pas inventé. C’est une expression qui a été employée la première fois dans les années 50 ou 60 (NDLR : c’est à priori, James Jesus Angleton, chef du contre-espionnage de la CIA entre 1954 et 1974 qui employait cette expression pour évoquer ses agents double sur le terrain.). Wilderness of Mirrors, ça veut dire « écran de fumée ». Ca veut dire que ce qu’il voyait n’était pas la réalité derrière et qu’il y avait une complexité qui existe toujours aujourd’hui. La vérité n’est malheureusement pas toujours ce qu’on veut nous laisser croire.

Par analogie, on peut penser aux fake news et que les médias sont orientés. Et je le dis d’autant plus que j’ai la chance d’être des deux côtés. Autant les médias français que ceux de l’autre côté de la Méditerranée ont un biais gigantesque qui ne va pas aider et faire en sorte qu’il y ait la paix dans le monde. En parallèle de cela, j’écrivais les paroles avec Zaher et on a trouvé une tellement forte connexion entre ce que j’essayais d’exprimer et ce titre, qu’on a voulu l’emprunter.

A partir de là, on a construit la pochette autour. Ce qu’on voulait, c’était quelque chose qui reflète : un miroir à prendre au premier degré, quelque chose qui peut être distorduUn labyrinthe bien sûr pour dire qu’on peut se perdre dans l’information avec sa symbolique de porte qui représente à la fois Myrath mais qui peut laisser sous entendre que derrière la porte, il peut rester une vérité qui peut avoir moins de biais cognitif, plus pure. Et on invite les gens à y rentrer. C’était la motivation qu’on avait avant de réaliser la pochette.

Pozzo Live : Est-ce que tu peux m’indiquer l’artiste qui a réalisé cette pochette ?

Kévin : Shioko Asami. Shioko, c’est notre artiste visuelle depuis une dizaine d’années. C’est elle qui avait fait nos avatars. Elle a tellement une patte reconnaissable qu’on lui a demandé de nous intégrer dans les miroirs.

La pochette a d’ailleurs été critiquée par certains. Notamment de la part d’une communauté de personnes anti-intelligence artificielle. J’avais pu le noter sur facebook. Apparement il y a une mouvance anti-IA, je ne savais pas. Et certains s’en plaignaient déjà sur Karma, j’avais du d’ailleurs faire un démenti en expliquant que la pochette avait été réalisée par Bader Klidi qui est un artiste monstrueusement connu en Tunisie. Il a également peint Tales of the Sun. Je m’étais fait allumer.

J’ai l’impression qu’il y a une peur de l’IA et je crois qu’il faut en parler. C’est quelque chose qui m’avait marqué, les gens ne comprennent pas comment ça marche et ont peur que cela remplace l’être humain. Moi, je n’en ai pas peur personnellement. Je l’utilise tous les jours pour le Day to Day. Il est possible en IA de faire un morceau en entier mais je ne me sens pas menacé. Je pense que les vrais artistes n’ont pas à se sentir menacer d’ailleurs.

Ca c’est pour l’anecdote. Mais c’est bien Shioko a fait le draft. Après j’avais besoin d’une colorimétrie particulière et on a fait appel à des outils de colorimétrie sur Photoshop. On avait besoin de ce marron totalement mystique qu’on n’arrivait pas à trouver. Ce sont des outils intégrés, ça s’appelle algorithme de diffusion, ce n’est même pas de l’intelligence artificielle. Ca permet de faire des choses plutôt psychédéliques avec de la colorimétrie très intéressante. C’est peut-être cela qui a fait un amalgame. En tout cas, je suis extrêmement fier de cette pochette car elle représente véritablement à mille pourcent ce que l’on voulait décrire.

Pozzo Live : Je te remercie pour ton temps. Dernière question, chez Pozzo Live, quel groupe devrait-on interviewer après vous ?

Kévin : Ah ! Euh… Ah ben si, Rachmaninov !

Pozzo Live : Merci beaucoup !

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