À l’occasion de la sortie du cinquième album de Soen, Imperial, qui sortira le 29 janvier chez Silver Linings Music, j’ai eu la chance d’interviewer son leader, le batteur Martin Lopez. Ancien batteur d’Amon Amarth et surtout d’Opeth durant une très grande partie de la vie du groupe, le suédois s’est livré sur son travail ainsi que sur sa vision du monde et de la musique.
Après quelques problèmes de connexion au démarrage, nous pouvons débuter.

 

Pozzo Live : Tout d’abord, peux-tu décrire rapidement Soen pour nos lecteurs qui ne connaissent pas ?

Martin Lopez : Nous jouons des morceaux heavy et émotionnels, nous voulons représenter chaque émotion que l’être humain peut avoir et les mettre en musique.

Pozzo Live : Quel est le processus de création du groupe ?

Martin Lopez : Habituellement j’écris la structure des titres en étant chez moi, puis avec Joel [Joel Ekelöf est le chanteur du groupe] nous discutons des paroles, de ce qui est à garder ou non. Ensuite, Lars [Lars Åhlund est le claviériste du groupe] regarde à nouveau la structure des chansons, tandis que Cody et Oleksii [Cody Ford et Oleksii Kobel, respectivement les guitariste et bassiste du groupe] ajoutent les dernières améliorations.

Pozzo Live : D’accord donc c’est toi qui écrit tout au départ, et tu vois ensuite avec les autres ce qu’ils faudrait changer.

Martin Lopez : C’est tout à fait ça !

Pozzo Live : As-tu écrit Imperial durant la pandémie, ou l’avais-tu déjà composé avant ?

Martin Lopez : 90 ou 95% de l’album était déjà fait. Il ne restait que les paroles et quelques détails à peaufiner, et le covid nous a permis d’y passer beaucoup de temps.

Pozzo Live : Donc il ne restait plus que de légères améliorations à faire pendant la période du covid ?

Martin Lopez : Eh bien… peut-être beaucoup finalement ! En vérité nous avions beaucoup de temps et pas grand chose d’autre à faire que de nous concentrer sur le fait d’amener cet album là où nous voulions.

Pozzo Live : Cette pandémie a donc été une bonne chose pour composer de la musique ?

Martin Lopez : C’est assez flippant de dire ça, mais pour l’enregistrement c’était une bonne chose oui.

Pozzo Live : Il n’y a pas eu de confinement en Suède n’est-ce pas ?

Martin Lopez : Non pas vraiment, seulement quelques restrictions.

Pozzo Live : D’accord, car je me demandais comment l’enregistrement s’était passé pour vous. En effet, dans d’autres pays, certains artistes n’ont pas pu enregistrer ensemble et ils ont dû faire cela chacun de leur côté.

Martin Lopez : Non du tout. Nous pouvions tous aller travailler, les écoles sont restées ouvertes. Presque tout est resté ouvert en fait. Il y a eu de légères restrictions, mais rien qui nous empêchait de nous retrouver.

Pozzo Live : Je vois concernant la pochette de l’album, pourquoi avoir choisi un serpent ?

Martin Lopez : Il y a un lien entre l’artwork, le titre et les paroles de l’album. Le serpent est un animal magnifique, et en même temps il reste extrêmement craint. Le serpent transmet aussi de nombreux symboles, notamment dans la religion. Imperial, le titre, réfère à un empire : une société régie par les médias et des politiciens qui nous disent comment nous devons être, ce que nous devons faire. Pour autant, ce genre de société peut être belle et attirante, comme un serpent. Mais en même temps, elle encouragerait les gens à attendre sagement que le temps passe, à rester devant les écrans sans faire quoi que ce soit pour changer les injustices du monde.

Pozzo Live : Les thèmes abordés par l’album sont donc principalement politiques ?

Martin Lopez : Disons que je me suis principalement concentré sur l’Humanité, sur ce que nous pensons, ce que nous acceptons, ce en quoi nous croyons, sur cette course à l’argent constante, ou encore sur ces tentatives d’être heureux en faisant ce que nous aimons. Au travers Imperial, nous avons tenté de nous faire la voix de tout cela, des gens qui veulent vivre dans un monde différent et aimeraient que les choses changent. Il faut faire quelque chose pour que le monde change du chemin qu’il a pris, et malheureusement nous sommes divisés par de nombreuses choses, que ce soit des discours politiques ou des médias. On ne peut pas avancer si on se tire dans les pattes.

Pozzo Live : C’est pour cela que vos morceaux sont souvent mélancoliques ? Même si c’est moins le cas sur Imperial, est-ce le reflet de ta vision de la société ?

Martin Lopez : C’est possible ! Ce que nous vivons et ressentons, nous le retranscrivons dans notre musique.

Pozzo Live : Il y a aussi de l’espoir dans vos chansons. Par exemple, Fortune, le morceau de clôture de l’album est mélancolique mais termine toutefois avec des tonalités pleines d’espoir. Est-ce que cela signifie que tu gardes foi en l’humanité malgré tout ?

Martin Lopez : Bien sûr ! L’objectif est de rester fort, de nous unir et d’arrêter de penser que tout est merdique et triste. Il faut continuer de se dire que tout peut s’arranger même si pour l’instant, nous vivons une mauvaise période. Nous avons le pouvoir de changer cela. L’unité passe par la communication, par l’écoute de l’autre.

Pozzo Live : Je pense que les mentalités évoluent positivement en ce moment sur cette nécessité de s’unir. Enfin, je ne sais pas si c’est une bonne chose que l’on parle politique ici…

Martin Lopez : Oh non j’aime parler politique tu sais. Je n’ai pas peur de la politique, mais je pense que les politiciens créent une atmosphère négative et nous retournent les uns contre les autres en nous disant que si tu votes à droite ou à gauche, tu es l’ennemi. Et c’est idiot de tomber dans une rhétorique telle que celle-ci. Je pense que la plus grande majorité des gens souhaitent la même chose : être heureux, grandir et voir ses voisins heureux aussi, ainsi que le reste de l’humanité car nous sommes tous dans le même panier. Mais nous nous efforçons de ne pas nous montrer, parce qu’on nous rabâche que si tu n’as pas la même vision du monde que moi, alors tu es un idiot et un ennemi. J’ai l’impression qu’on n’a pas vraiment le choix que d’avoir peur ou de détester les personnes appartenant à un groupe politique différent du nôtre.

Pozzo Live : Comme tu dis, c’est difficile car nous voulons tous être heureux, mais nous n’avons pas tous la même visions de ce que “être heureux” signifie.

Martin Lopez : C’est exact, mais je pense que nous pouvons nous mettre d’accord pour que chacun s’y retrouve. Actuellement, ce sont les plus riches qui décident pour nous de ce qu’est “être heureux”, et je ne veux pas que ces gars-là me disent comment je vais l’être justement parce que leur vision du bonheur n’est pas la mienne. Je pense que ma vision de ce qu’est le succès et totalement différente de la leur.

Soen

Pozzo Live : Je suis bien d’accord avec toi. Pour en revenir à l’album, Lotus [l’album précédent sorti en 2019] est certainement l’album qui a eu le plus de succès puisqu’il a été reconnu comme une sortie incroyable dans le monde du prog. Est-ce que cela a affecté la façon dont tu composes ta musique ?

Martin Lopez : Tu sais… je suis trop vieux pour ça [rires]. J’ai une femme, des enfants… je fais ce que j’aime et je reste fidèle à moi-même, je produis une musique que je pense la meilleure possible. Ensuite, plus elle est appréciée mieux c’est car le message ne sera que mieux reçu et touchera un public plus large. Mais je ne vais pas changer ma façon de penser ou d’être parce que le regroupe est plus connu aujourd’hui.

Pozzo Live : Imperial me paraît en tout cas plus simple à appréhender que les précédents.

Martin Lopez : Je pense que cet album est plus facile à écouter car il est mieux rythmé. J’ai passé beaucoup plus de temps sur ce point pour Imperial d’ailleurs. Pour autant, l’album reste construit de la même façon que les autres dans le sens où l’on retrouve toujours ces parties calmes ou agressives. Donc oui le rythme est meilleur, et il permet de mieux apprécier la musique sans décrocher et se demander “mince mais qu’est-ce qu’il se passe ?”. Cela paraît peut-être plus simpliste, mais ce n’est pas le cas.

Pozzo Live : Votre musique est le genre de musique qui m’aide à réfléchir, je la trouve assez méditative. On peut dire que vous avez réussi votre pari de mener à une réflexion ?

Martin Lopez : Oui ! Je veux que les gens qui nous écoutent ressentent des émotions, qu’ils se disent que nous les comprenons, que nous sommes avec eux. Nous aussi voudrions que tout aille mieux, et nous voulons faire comprendre que tout le monde ne se complait pas dans le paraître, dans l’achat de produits superficiels comme c’est souvent le cas aujourd’hui, que nous aussi rêvons d’un monde meilleur et que nous faisons ce que nous pouvons à notre niveau pour atteindre cette utopie même si nous échouons souvent lamentablement dans notre quête. Mais si nous n’essayons pas, alors que dois-t-on faire ? Juste nous assoir et regarder des films américains en pensant que tout va bien ? Je ne pense pas que cela nous aidera.

Pozzo Live : Je comprends. Toutes ces émotions, c’est ce que j’aime dans votre musique. Elle reste technique, mais ce n’est pas la finalité. On est loin des démonstrations techniques servant à en mettre plein les yeux comme font certains groupes.

Martin Lopez : L’aspect technique n’est vraiment pas important pour nous. Bien sûr, c’est toujours bien d’avoir un groupe où les membres savent très bien jouer car cela donne l’opportunité de jouer une musique plus riche sans être contraint par nos capacités, mais pour nous seuls les émotions des chansons importent. Se sentir fort en écoutant, établir une connexion entre le groupe et son public. Jouer des solos de guitare difficiles, ou des structures de batteries complexes, ça m’intéressait quand j’avais 23 ans, mais plus maintenant.

Pozzo Live : Avez-vous pensé à faire des chansons plus violentes, avec l’ajout de growl pour Joel par exemple ? Un peu comme ce que tu as pu faire avec Opeth il y a quelques années.

Martin Lopez : Nous n’y avons pas réfléchi, mais cela pourrait arriver. Nous n’y sommes pas opposés, mais nous n’en avons pas ressenti le besoin pour l’instant. Ça ne collait pas forcément aux messages que nous voulions transmettre, et ça rendrait les paroles plus difficiles à comprendre. Mais ça pourrait arriver un jour, simplement pas aujourd’hui.

Pozzo Live : En parlant d’Opeth, à quel point est-ce différent de composer pour Soen, Opeth, ou encore Amon Amarth puisque tu as aussi partie du groupe en 1998 ?

Martin Lopez : Eh bien, pour Amon Amarth c’était Olavi [Olavi Mikkonen est le guitariste du groupe] qui écrivait les chansons et je participais seulement en jouant de la batterie. Pour Opeth, c’était Mike [Mikael Åkerfeldt est le guitariste et chanteur du groupe] qui écrivait tout et je n’aidais qu’un petit peu à la création. Pour Soen, la différence c’est que c’est moi qui écrit la musique. Je me sens plus responsable et je peux m’exprimer. De plus, je n’avais jamais été attaché aux paroles dans mes groupes précédents contrairement à aujourd’hui, et j’ai l’impression d’être devenu une personne différente : je fais de la poésie en un sens, et je m’intéresse plus à l’humanité. J’essaie de faire quelque chose en ce sens. Je m’épanouis avec Soen, je sens que j’ai plus de valeur et ça fait du bien.

Pozzo Live : Il y a eu beaucoup de changements de lineup depuis la création du groupe. Si je ne me trompe pas, seuls Joel et toi sont présents depuis la création… et Lars [Lars Åhlund est le claviériste du groupe] peut-être ? Vous avez changé plusieurs fois de bassiste et de guitariste… Pourquoi autant de changements ?

Martin Lopez : Seuls Joel et moi sommes là depuis le début, Lars est arrivé sur Likaia, notre troisième album. Sinon pour répondre à ta question je dirais… c’est la vie ! [rires] Nous ne recherchons pas que de bons musiciens, ou des gens sympas. Nous avons besoin de membres dont le groupe fait partie des priorités. Bien sûr je comprends qu’avec une famille etc, les priorités soient différentes pour chacun et qu’on ne soit pas à 100% dans le projet. Mais j’ai besoin de musiciens qui soient à 100% justement, et qui prennent tout cela très au sérieux. Je dirais quand même que Soen m’a apporté beaucoup d’amis que je garderai toute ma vie, mais aussi de nombreux lineup différents.

Pozzo Live : Te concernant, quels sont les groupes qui t’ont influencé dans ta carrière ?

Martin Lopez : Je dirais Pink Floyd et Sepultura. Ces deux groupes ont vraiment été importants pour moi à différents âges et m’ont vraiment poussés à devenir musicien. Après ça, il y en a eu une centaine d’autres, mais je pense que ces deux là ont été les plus impactants.

Pozzo Live : Que penses-tu de l’évolution de la musique ? Pas uniquement du metal, de la musique dans sa globalité.

Martin Lopez : J’écoute énormément de metal, mais je suis inquiet car j’ai l’impression que nous avons baissé les bras. J’ai peur quand je vois les choix musicaux qu’ont nos enfants. J’ai l’air d’un vieux con en disant ça, mais… Si tu écoutes du hip-hop, on ne parle que d’argent et de s’entretuer, pour le metal on traite de dragons, de princesses,  ou d’à quel point ils sont désolants. Si tu écoutes de la pop, on va plutôt être sur boire de l’alcool et faire la fête… Je trouve tout cela tellement peu profond et superficiel et ça m’effraie, surtout pour la scène prog. Je me souviens dans les années 70 quand les groupes de rock progressif racontaient réellement des choses, essayaient d’accomplir quelque chose, d’unir les gens et de soutenir des combats. Aujourd’hui, peu de monde en fait autant. Je ne sais pas pourquoi, si l’on a plus peur de dire certaines choses qui auraient un sens plus profond ou non… Enfin, je ne suis plus du tout impressionné par la musique actuelle et le chemin qu’elle prend. Je pense qu’en tant que musiciens, nous devrions inspirer les nouvelles générations à se battre au lieu de les inciter à s’assoir et accepter tout ce qu’il se passe. Je trouve que nous ne leur donnons pas suffisamment les outils pour qu’ils réfléchissent d’eux-mêmes, que nous acceptons ce qu’il se passe autour de nous avec fatalité. Je considère que c’est notre devoir que de nous battre.

Pozzo Live : Tu trouves que tout est centré sur l’individu au lieu d’être tourné vers un collectif, vers l’humanité dans sa globalité ?

Martin Lopez : Oui c’est tout à fait ce que je pense. Et je pense que les personnes qui se sont battues ou continuent de se battre en manifestant, en descendant dans les rues étaient bien plus encouragées par la scène musicale autrefois. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, et je trouve ça triste.

Pozzo Live : Au-delà de la musique, quelles sont tes passions ?

Martin Lopez : Euh… je n’en ai aucune ! [rires] Quand j’étais plus jeune j’aimais lire, même si j’étais loin d’être un bon lecteur. Maintenant j’ai quatre enfants, et j’essaie surtout d’être le meilleur père possible. Ça prend beaucoup de temps tu sais, gérer l’école, les amener au foot, et je dois continuer de composer pour Soen, donner des interviews… c’est un peu tout ce que je fais !

Pozzo Live : J’ai une dernière question que l’on pose systématiquement chez Pozzo Live. Qui aimerais-tu que l’on interviewe ?

Martin Lopez : J’aimerais que vous interviewiez… un métalleux d’Inde ! Pour voir qu’est-ce que c’est qu’être métalleux dans d’autres cultures. Je pense que ce serait intéressant à lire. Pas un groupe attention, juste une personne lambda. Si tu demandes ça à un groupe, ils te répondrons de façon politiquement correcte et pourraient avoir peur de dire ce qu’ils ressentent vraiment pour éviter que cela n’influence leur carrière malheureusement. Donc oui, juste un mec lambda. Ou une fille évidemment ! Ou autre bien sûr, tu vois ce que je veux dire. [rires]

 

Un immense merci à Martin Lopez pour ce temps d’échange intéressant ainsi qu’au label Silver Lining pour avoir rendu cette interview possible. Vous pouvez d’ores et déjà commander Imperial sur le site officiel de Soen. De plus, pour retrouver nos interviews, ça se passe ici. Pour nos chroniques, c’est par-là.

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